Allocution de M. HANS D’ORVILLE, Directeur-général adjoint p.i et sous directeur-général pour la planification stratégique de l’Unesco à la soirée commémorative du 120e anniversaire du Président Ho Chi Minh (Paris, le 14 mai 2010)
Monsieur le Vice Ministre pour des Affaires Etrangères,
Messieurs les Ambassadeurs du Viet Nam a Paris et a l’UNESCO,
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Je vous apporte de meilleures vœux et les sentiments les plus distingués de Madame la Directrice-General de l’UNESCO, Madame Irina Bokova a cette occasion porteuse.
Permettez-moi de posez devant vous une question un peu provocante. « Qui était Hô Chi Minh en 2010 ? » Pour les gens de ma génération – et j’étais un étudiant en Allemagne de 1968 -, il fut une figure de l’actualité et un cible des manifestations des étudiants globalement, pour les générations qui suivent, il est une figure de l’histoire qui appartient au passé. Mais pour nous tous, il est un symbole à méditer aujourd’hui encore.
Libérateur, résistant, Hô Chi Minh fit la guerre, mais il a ciblé la liberté et l'indépendance de son peuple. Pour les Vietnamiens et le monde, c’est d’abord un homme de paix et de conciliation dont nous reconnaissons qu’il a marqué le développement de son pays, de sa région et du monde. 2010 est le 120ème anniversaire de sa naissance et l’occasion également de se rappeler qu’en 1990, l’UNESCO avait compté le centenaire de cette naissance au nombre des célébrations d’anniversaires de personnalités éminentes. Aux yeux de la Conférence générale, le Président Hô Chi Minh est un symbole de « l’affirmation nationale, qui a consacré toute sa vie à la libération nationale du peuple vietnamien, contribuant à la lutte commune des peuples pour la paix, l’indépendance nationale, la démocratie et le progrès social. »
La figure d’Hô Chi Minh est porteuse d’idéaux qui incarnent les aspirations des peuples dans l’affirmation de leur identité culturelle et la promotion de la compréhension mutuelle. On ne pouvait manquer, également, de considérer sa contribution importante et multiforme dans les domaines de la culture, de l’éducation et des arts. « Cette contribution cristallise en effet la tradition culturelle plusieurs fois millénaire du peuple vietnamien. »
Cette grande richesse du Vietnam est partout connue – et en premier lieu à l’UNESCO. L’Ensemble de Monuments de la ville de Huê, la vielle ville de Hôi An, le sanctuaire de Mi-Son font partie des biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial culturel de l’UNESCO. Nous avons également classé la Baie de Ha Long et le Parc national de Phong Nha-Ke Bang au Patrimoine mondial naturel. La Liste du patrimoine immatériel compte, parmi ses 166 éléments, les musiques et danses de la cour royale de Huê, le Nha Nhac, ainsi que l’Espace des gongs du Tây Nguyên. Il faut également signaler que Hanoi, qui fête ses 1000 ans, avait reçu le Prix de l'UNESCO de « Ville de paix », pour son palmarès impressionnant de réussites, en particulier dans des domaines tels que la restauration de monuments, l'appui aux échanges culturels et artistiques, la promotion de l'artisanat traditionnel, l'amélioration des services de santé pour le troisième âge, la protection de l'environnement et la création de zones vertes. C’est une telle vision intégrale et respectueuse de l'humain qu’Hô Chi Minh a su exprimer tout au long de son existence.
Son action politique est d’abord centrée sur les droits des personnes et des peuples. Lorsque le 2 septembre 1945, il proclama l'indépendance de la République démocratique du Vietnam, sa déclaration commençait par des mots directement repris à la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique : « Tous les hommes sont nés égaux. Le Créateur nous a donné des droits inviolables : le droit de vivre, le droit d'être libre et le droit de réaliser notre bonheur. » Sa vision anticipait donc directement ce que les Nations unies proclameront 15 ans plus tard, en 1960, avec la Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux, où il est dit que « La sujétion des peuples à une subjugation, à une domination et à une exploitation étrangères constitue un déni des droits fondamentaux de l’homme, est contraire à la Charte des Nations Unies et compromet la cause de la paix et de la coopération mondiales. »
Formé dans la tradition confucéenne autant qu’occidentale, Hô Chi Minh a forgé sa pensée dans un creuset de différences. De ces différences, il a su tirer une synthèse authentiquement vietnamienne. Selon lui, « La culture vietnamienne résulte de l’interaction entre les cultures orientale et occidentale. Nous apprenons les bonnes choses aussi bien de l’Est que de l’Ouest de façon à créer une culture pour le Vietnam. » Cette approche, Hô Chi Minh l’a consciemment adopté. Selon lui le Confucianisme mettait l’accent sur le progrès moral de l’individu, le christianisme sur la bienveillance et le marxisme sur la dialectique. « J’essaie, a-t-il dit, d’être un élève de tous ces maîtres ».
Ses multiples voyages ont fait d’Oncle Hô un citoyen du monde et un ambassadeur mondial du Vietnam. A partir de 1911, à 21 ans, il va aller – souvent pour vivre et travailler très modestement au début – en Grande-Bretagne, en France, aux Etats-Unis, en Union soviétique ou en Chine. Sur la liste des multiples influences qu’il a intégrées, on pourrait aussi mentionner celle qu’il prit à New York de Marcus Garvey, fondateur de l’Association universelle pour l’amélioration de la condition noire et grande figure des mouvements visant à l’émancipation des descendants de l’Afrique.
Cette sensibilisation d’Hô Chi Minh aux enjeux de l’émancipation fut particulièrement renforcée après la Première guerre mondiale, lorsqu’il se révéla que le traité de Versailles n’appliquait pas le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes aux colonies, et donc au Vietnam. Hô Chi Minh se fit alors appeler, à son arrivée en France, Nguyen le patriote – mais il ne s’agissait nullement d’un patriotisme étroit ou exclusif : on en a la preuve dans le fait qu’il appartenait aux membres fondateurs du Parti communiste français, où il se fit remarquer par ses interventions sur le sort des colonies. C’est à ces traits qu’on reconnaît la grandeur d’Hô Chi Minh : il ne rejetait pas un pays parce que colonisateur, il rejetait une relation inégale et injuste.
Pour l’anecdote, on peut aussi remarquer que le père de la République vietnamienne avait écrit dans sa jeunesse un article qui condamnait ce que les francophones d’aujourd’hui appellent le franglais. Hô Chi Minh n’était donc pas seulement l’éclaireur de son peuple, mais également un éclaireur de la Francophonie, une organisation dont le Vietnam est membre et avec laquelle l’UNESCO entretient les meilleures relations.
Homme de dialogue, homme de culture, Hô Chi Minh doit continuer d’être célébré, par les Vietnamiens bien sûr, mais par le reste du monde à commencer par l’UNESCO, responsable en cette année 2010 de l’Année internationale pour le Rapprochement des cultures. Les voyages qu’il a faits, les influences qu’il a connues et, surtout, la fusion qu’il a élaborée à partir de cette diversité, font d’Hô Chi Minh un éducateur à la vie dans un monde globalisé.
Nous vivons en effet dans un monde marqué de plus en plus par une interdépendance croissante dans tous les domaines de l’activité humaine. Comme l’a déclaré la Directrice générale de l’UNESCO, Mme Irina Bokova, « en réponse au sentiment de vulnérabilité qui s’insinue à tous les niveaux, […] la nécessité s’impose d’inventer de nouvelles modalités d’action pour sauvegarder la cohésion sociale et préserver la paix. »
C’est la conscience de cette nécessité qui a conduit l’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé 2010 Année internationale pour le Rapprochement des cultures et à désigner l’UNESCO pour jouer le rôle de chef de file dans la célébration de cette Année, compte-tenu de son expérience de plus de soixante ans en faveur « de la connaissance et de la compréhension mutuelle des nations ».
La vie et les positions de Hô Chi Minh indiquent nettement qu’il n’aurait pas renié une telle entreprise, qui repose sur le respect mutuel des cultures et des régions du monde. L’objectif de cette Année internationale est d’aider à dissiper les amalgames nés des ignorances, des préjugés et des exclusions qui engendrent tensions, insécurité, violence et conflits. Il s’agira, en militant pour le dialogue et la connaissance réciproque, de favoriser le respect pour la culture de l’autre, et de briser les barrières entre les différentes cultures. Car l’échange et le dialogue entre les cultures sont la meilleure arme pour construire la paix.
Représentant de l’UNESCO, je ne puis, dans cet horizon de la paix, oublier que le père de la libération du Vietnam a été enseignant et que l’émancipation du Vietnam signifiait pour lui une « lutte contre trois ennemis : la famine, l’ignorance et l’impérialisme agresseur ». L’éducateur véritable est un libérateur, le libérateur véritable est un éducateur. L’approche d’Hô Chi Minh se rejoint le mandat de l’UNESCO, qui, en vertu de son Acte constitutif, « imprime une impulsion vigoureuse à l’éducation populaire et à la diffusion de la culture ».
Né en un temps où la plus grande partie des masses mondiales vivaient l’illettrisme, cette pauvreté immatérielle qui redouble souvent la pauvreté matérielle, Hô Chi Minh aurait apporté tout son soutien aux objectifs de l’Education pour tous. En 1945, dans son Appel pour la lutte contre l’analphabétisme il déclarait « Pour raffermir l’indépendance nationale, pour renforcer et enrichir le pays, il faut que chacun de nous sache exactement quels sont ses droits et ses devoirs, qu’il possède des connaissances nouvelles pour pouvoir participer à l’édification nationale. Avant tout, il faut que chacun sache lire et écrire […]. Les illettrés feront des efforts pour s’instruire. Le mari apprendra à sa femme, l’aîné au cadet, les enfants aux parents, le maître de maison à ceux qui vivent sous son toit. Les riches installeront chez eux des classes pour les analphabètes. Quant aux femmes, elles doivent étudier avec d’autant plus d‘ardeur que d’innombrables entraves les ont empêchées jusqu’ici de s’instruire. L’heure est venue pour elles de rattraper les hommes et de se rendre dignes d’être des citoyennes à part entière. »
Ce message a plus de 60 ans mais l’esprit qui l’anime, et notamment son attention aux inégalités de condition ou de genre, est universel et sans âge. On le trouve justement reflété dans le titre du dernier Rapport mondial de suivi de l’UNESCO sur l’Education pour tous, Atteindre les marginalisés. Aussi, on doit reconnaître que le message d’Hô Chi Minh est mondial et il a conservé toute sa force parce qu’il est tourné vers le futur. Comme il l’a dit lui-même : « Planter des arbres en prévision des décennies futures. Éduquer les jeunes générations au profit du siècle à venir. »
Pour reprendre ma question du début, « Qui est Hô Chi Minh en 2010 ? », je dirais au final que son identité tient peut-être dans ce souci permanent d’un futur fondé sur la justice et l’équité, l’inclusion, le savoir diffusé et partagé, la diversité culturelle et le rapprochement des cultures. C’est cette dimension universelle de l’homme Hô Chi Minh que nous célébrons à l’UNESCO.
Je vous remercie pour votre attention et votre patience.
| < Précédent | Suivant > |
|---|








